La vie quotidienne en Nouvelle-France

Les soldats

Valeur nutritive

La valeur nutritive de cette alimentation est un sujet complexe à aborder puisque le régime du soldat peut comporter de nombreuses variations. Si l'on prend pour exemple la ration de base au Canada, elle apporte, entre les années 1680 et 1720, 3 100 calories, si on a du lard, et 2 800 si on a du bœuf. Entre 1730 et 1740, il faut déduire 400 calories, car on ne donne plus de pois. Après 1750, les pois étant de nouveau au menu, ainsi que le beurre, la ration augmente d'une centaine de calories.

Selon l'Organisation mondiale de la santé, un homme de 1,60 m à 1,65 m, pesant de 55 à 66 kg, requiert un nombre minimal de calories par jour : 2 400 à 2 700 pour un effort léger (monter la garde) ; 2 700 à 3 000 pour un effort soutenu (faire de l'exercice) ; 3 300 à 3 700 pour un travail de force (construction, expédition).

Il suffit d'un coup d'œil à la ration de base du soldat pour y déceler des déficiences dès qu'on exige de lui un effort soutenu. Mais elles n'existent qu'en théorie. En effet, l'usage veut que le militaire logeant chez l'habitant donne sa ration à la maîtresse de maison, qui l'accommode avec d'autres aliments pour faire le repas familial. Comme c'est là une situation très répandue, le régime des troupes, en général, s'en trouve amélioré. D'autre part, nombreux sont les militaires qui entretiennent un petit potager, ou qui vont à la chasse et à la pêche, comme le note en 1749 Pehr Kalm, de passage au fort Saint-Frédéric. Ce qui l'étonne, car les rations sont bien suffisantes à ses yeux. Mais il constate que les hommes de la garnison sont en bonne santé, gras, souriants et prompts à s'amuser. On est loin d'une image de malnutrition !

Et le soldat n'a pas encore bu ! Car il peut se procurer bière et vin, à ses frais, à la cantine de la caserne. Quelques plats d'origine amérindienne sont en outre fréquemment au menu des tables canadiennes. On trouve souvent, par exemple, des références à la « sagamité », bouillie à base de maïs à laquelle on ajoute du poisson ou de la viande et des légumes. Il y a aussi le « gagaitetaakwa », pain de maïs très consistant qui rappelle le biscuit et qu'on peut emporter en expédition sans risque qu'il se gâte. Et que dire du pemmican, viande séchée et battue à laquelle on ajoute du gras et qui peut se conserver quatre ou cinq ans. Il semble donc évident qu'on ne peut se fier aux seuls calculs caloriques de la ration pour juger de la valeur nutritive de l'alimentation du soldat du Canada, car il profite des ressources du pays pour garnir et varier son menu.

Les soldats de l'île Royale n'ont pas autant de chance. Les possibilités d'améliorer leur ordinaire étant plus limitées, ils dépendent davantage de leur ration. Celle-ci est, par conséquent, un peu plus généreuse qu'au Canada. On y fabrique de la bière, riche en calories, qui a sans doute un effet bénéfique, et la viande est fréquemment remplacée par de la morue. Mais les vivres, qui sont presque tous importés, sont souvent avariés et de mauvaise qualité. C'est là une des causes du mécontentement qui mena à la mutinerie de 1744.

La ration officielle des expéditions comporte davantage de calories, mais là encore leur calcul devient théorique car, dans la pratique, les provisions peuvent comporter du maïs séché et d'autres aliments amérindiens, du riz, ainsi que les produits de la chasse et de la pêche quand ces activités sont possibles en cours de route.