La vie quotidienne en Nouvelle-France

Les officiers

Les divertissements

Les loisirs des officiers se veulent plus raffinés que ceux des soldats. Certes, on en voit qui fréquentent les cabarets, mais on les trouve plus souvent dans les soirées et les bals que donnent régulièrement les officiers supérieurs et les bourgeois de la place.

Les plaisirs de la table tiennent une place importante parmi les agréments de leur vie sociale. Le témoignage de l'ingénieur Franquet donne un excellent aperçu d'un souper offert, en juillet 1752, par le gouverneur de Trois-Rivières, aux officiers et à leurs épouses. Dans la salle à manger, autour d'une table de 20 couverts, les convives apprécièrent « la profusion et la délicatesse des mets des meilleures provinces de France. On y bût toutes sortes de vin, toujours à la glace ; jugez du plaisir par le chaud excessif qu'il fesait » 115.

Madame Bégon, fine épistolière canadienne, a laissé des passages délicieux sur la vie sociale de l'élite militaire à Montréal, durant les années 1740. Les bals, les fêtes et les réceptions s'y succèdent et les maîtres à danser sont fort occupés. On donne même des bals à l'intention des cadets et jeunes officiers, afin de leur permettre de rencontrer les jeunes filles de leur classe. Jeunes ou moins jeunes, masqués ou à visage découvert, on danse le menuet, on chante et on arrose le tout en faisant des « santé » avec du champagne « excellent » et de bons vins. Un certain soir, les officiers Noyan et Saint-Luc lèvent si souvent leurs verres qu'ils « restent sur place ». Une autre fois, le baron de Longueuil est « plus que gris » et le capitaine Noyan tombe en dansant le menuet et perd sa perruque ! On est plus réservé lors des bals donnés par le gouverneur général.

Le clergé de l'époque s'oppose, mais sans grand succès, aux réjouissances des officiers. Il semble, si l'on en croit les dires du baron de La Hontan, qu'il ait été d'une exceptionnelle étroitesse d'esprit. Un de ses représentants ne va-t-il pas jusqu'à détruire son exemplaire de Pétrone ? Mais il n'y a pas qu'aux livres et aux bals qu'il s'en prenne. Le théâtre attirera aussi ses foudres. En 1694, voulant « distraire un peu les officiers » 116, Frontenac organise la comédie au château Saint-Louis. On y donne Nicodème et Mithridate, au grand scandale de Mgr de Saint-Vallier, qui offre, discrètement, 100 pistoles au gouverneur général pour le dissuader de faire jouer le Tartuffe de Molière. Frontenac accepte de changer son projet, prend l'argent et ébruite toute l'affaire, au grand amusement général. Les choses n'ont pas tellement évolué 50 ans plus tard, quand l'évêque de la Nouvelle-France, Mgr Dubreuil de Pontbriand, s'élève contre les bals et les fêtes et suspend même un prêtre pour avoir assisté à une réception donnée par l'intendant. Peine perdue... Au cours d'un bal, peu après, les officiers et les bourgeois se voient présenter une comédie-bouffe qui ridiculise l'opposition du clergé ! On n'en connaît pas les auteurs, mais on peut penser que certains officiers n'y étaient pas étrangers.

Pour occuper leurs loisirs, les officiers peuvent encore jouer aux cartes, aux dés, aux échecs, aux dames, au tric-trac et aux quilles, sans oublier les parties de pêche et de chasse. Ils partagent certainement, en outre, la passion des Canadiens pour les courses de chevaux, tant sur selle durant l'été qu'en carriole sur glace durant l'hiver, et pour les paris qui en découlent.

Les divertissements amoureux des officiers semblent moins excessifs que ceux des soldats. Il faut dire que la fréquentation des maisons closes n'est pas considérée comme très honorable pour un gradé. Évidemment, les filles aux mœurs légères peuvent toujours se rendre à résidence, comme cela arriva en 1687, quand le commandant du fort Chédabouctou fut surpris « dans son lit, dormant entre des femmes ou filles » 117 amérindiennes. Il y eut aussi des cas d'unions libres et de grossesses prématurées qui firent scandale à l'époque. Le plus célèbre fut sans doute celui qui mit en cause Pierre Le Moyne d'Iberville et Jeanne-Geneviève Picoté de Belestre, durant les années 1680. En général, cependant, les aventures galantes des officiers restent discrètes et ils ne semblent pas se rendre coupables de trop d'écarts de conduite, du moins pas plus que sous d'autres cieux.